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Bureautique de l’État : la Cour des comptes pousse vers le libre, et ce que valent vraiment ses 130 millions d’économies

La Cour des comptes chiffre à 100 M€ la bureautique de l'État en 2025 et recommande une bascule progressive vers des outils libres en cloud. Nous avons refait le calcul des 130 M€ d'économies et regardé qui contrôle réellement les postes des agents.

Par , fondateur de GadGeek Publié le
Plateau de bureaux lumineux avec postes de travail alignés et fauteuils ergonomiques
Photo : Mike van Schoonderwalt sur Pexels

Dans un rapport publié le 22 octobre 2026, la Cour des comptes évalue la bureautique de l’État à environ 100 M€ en 2025 pour quelque 860 000 postes. Microsoft Office y reste la norme, et la Cour demande une transition progressive vers des outils libres hébergés en cloud. Ses 130 M€ d’économies ne se retrancheraient pas de la dépense actuelle : le chiffre oppose deux scénarios futurs.

En bref

  • Périmètre : environ 860 000 postes en administration centrale et dans les services déconcentrés. Restent hors champ les opérateurs de l’État, les hôpitaux, les collectivités locales et les organismes de sécurité sociale.
  • Dépense : 100 M€ en 2025, en hausse de 50 % depuis 2021, soit moins de 2 % du budget informatique de l’État (source : Cour des comptes). Plus de la moitié de cette somme va à Microsoft.
  • Satisfaction : les agents se disent plutôt contents de leurs outils, qu’ils soient libres ou propriétaires.
  • Cap proposé : à terme, une suite libre en cloud, opérée par l’État ou par un prestataire qualifié SecNumCloud, avec un plan de migration de trois à quatre ans au plus.
  • La Suite de la DINUM est jugée utile, mais encore perfectible, et son modèle de développement doit évoluer.

Ce que la Cour a vraiment mesuré sur la bureautique de l’État

Le sujet vient d’une suggestion de citoyens, déposée lors de la campagne de participation ouverte par la Cour en septembre 2024. Il touche aux logiciels que les agents utilisent chaque jour : écrire un courrier, tenir un tableau, envoyer un message, tenir une réunion à distance, partager un fichier. Premier constat : chaque ministère a longtemps fait ses propres choix, et le résultat est un paysage très disparate que les consignes centrales n’ont pas réussi à unifier.

Ces consignes ne manquent pas. En septembre 2021, la DINUM a écrit aux secrétaires généraux des ministères au sujet de l’offre Office 365. Pour elle, la messagerie et les documents des agents relèvent des données sensibles, qui ne peuvent aller que dans un cloud qualifié SecNumCloud et protégé des lois non européennes (note du 15 septembre 2021, citée par le rapport de la Cour, p. 24). La doctrine Cloud au centre a ensuite été mise à jour par une circulaire du 31 mai 2023. La Cour mentionne également les règles posées à partir de 2023 sur la visioconférence et la messagerie instantanée, puis le contrôle des achats numériques en 2025 et 2026.

Sur le terrain, Office domine toujours. Quelques administrations recourent à Microsoft 365 grâce à une dérogation provisoire. Deux directions font exception : la gendarmerie (DGGN) et les finances publiques (DGFiP), passées au logiciel libre. Point intéressant, le niveau de satisfaction ne varie guère selon ce choix. L’idée qu’un outil libre dégraderait le travail quotidien ne trouve donc pas d’appui dans l’enquête. La difficulté se situe plutôt dans l’accompagnement des agents, qui demande, selon la Cour, un effort de soutien constant et important pour toute transition.

Les chiffres clés, et leur niveau de preuve

Donnée Valeur Source
Postes de travail couverts Environ 860 000 Page de la Cour des comptes
Dépense 2025, bureautique et collaboratif 100 M€ Page de la Cour des comptes
Poids dans le budget informatique de l’État Moins de 2 % (source : page de la Cour des comptes)
Budget numérique total de l’État 5,5 Md€ Rapport, p. 9
Part liée à Microsoft (licences et prestations) Plus de la moitié Page de la Cour des comptes
Coût annuel moyen par poste, 2021 à 2025 87 € (source : rapport, p. 9)
Économie d’un passage au libre installé sur site 30 à 65 M€ par an Rapport, p. 10 et 49
Coût par poste d’une suite libre en cloud SecNumCloud (estimation de la DINUM) Environ 100 € par an (source : rapport, p. 76)
Coût par poste constaté pour Microsoft 365, sans SecNumCloud Environ 250 € par an (source : rapport, p. 76)
Dépense évitée par une suite libre en cloud Jusqu’à 130 M€ par an Rapport, p. 10 et 77

Toutes ces valeurs ont été relues dans le rapport complet. Ce sont des estimations : la Cour précise que le montant de 100 M€ a été reconstitué par ses soins, car plusieurs ministères suivaient mal ces dépenses et leur parc informatique.

130 millions d’économies sur une facture de 100 millions : le calcul refait

Résumé du rapport de la Cour des comptes sur les outils bureautiques et collaboratifs de l'État, partie stratégie et recommandations

La page de la Cour des comptes consacrée au rapport, partie stratégie : la dépense évitée, jusqu’à 130 M€ par an, et les recommandations (capture du 27/10/2026).

Le montant mis en avant par la presse soulève une évidence : on ne peut pas économiser 130 M€ par an sur une dépense de 100 M€. L’explication tient au vocabulaire de la Cour. Elle évoque une dépense supplémentaire que l’État éviterait face à une offre Microsoft 365 ou Bleu, pas une réduction de la facture d’aujourd’hui. La comparaison porte donc sur un avenir où tous les postes seraient passés à une suite propriétaire en cloud, ce que la majorité des ministères envisagent.

Le rapport donne les éléments du calcul (p. 76 et 77). La DINUM évalue une suite libre hébergée dans un environnement SecNumCloud à environ 100 € par poste et par an. La Cour la compare aux quelque 250 € par poste constatés pour Microsoft 365, sans hébergement SecNumCloud. Elle en déduit, pour les 860 000 postes, une dépense évitée de l’ordre de 130 M€ par an. La multiplication est simple : 150 € d’écart par poste, sur 860 000 postes, font 129 M€ (source : rapport de la Cour des comptes, octobre 2026, p. 76 et 77).

La Cour pose elle-même trois limites. Le coût d’une suite libre en cloud ne peut pas être déterminé précisément, puisqu’aucune administration ne l’utilise encore à cette échelle. Les deux chiffres doivent être affinés pour comparer des niveaux de service équivalents. Enfin, le coût de Bleu n’est pas connu, mais il serait selon elle forcément supérieur à celui de Microsoft 365 : face à Bleu, l’écart serait donc plus grand. Le chiffre mesure le coût d’un abonnement cloud propriétaire étendu à tout l’État, pas un gaspillage constaté.

La seconde estimation, entre 30 et 65 M€ par an pour un recours plus large au libre installé sur les serveurs de l’administration, se compare bien à la dépense actuelle. La Cour l’a obtenue en appliquant à 860 000 postes les dépenses par poste en licences et prestations de Bercy (52 €) et de l’Intérieur (15 €), soit 45 M€ ou 13 M€, contre 76 M€ réellement dépensés en 2025 (source : rapport, p. 49). Elle est plus faible, et plus juste pour parler d’économies à court terme. Notre lecture : l’argument budgétaire est réel, mais secondaire, rapporté aux 5,5 Md€ du budget numérique total de l’État cités par la Cour. Le vrai sujet du rapport est la dépendance.

La DINUM étrillée ? Une critique plus nuancée qu’il n’y paraît

La direction interministérielle du numérique est critiquée sur deux terrains. Le premier est la gestion : la Cour juge que son suivi administratif et financier des prestations confiées à des informaticiens indépendants aurait dû être plus rigoureux (p. 9). Le second est le modèle de développement de La Suite, la gamme d’outils libres lancée en 2023 : ce recours à des indépendants, hérité des startups d’État, n’est pas adapté, selon la Cour, à l’édition de logiciels professionnels, et les entreprises françaises du numérique y ont été trop peu associées (p. 8). Fin 2025, plusieurs ministères disaient aussi mal connaître la feuille de route de La Suite (p. 62).

Le reproche de fond s’adresse pourtant à l’organisation de l’État tout entier. Les directions du numérique des ministères ne sont pas placées sous l’autorité de la DINUM, et leurs échanges avec elle sur ces outils sont restés épisodiques entre 2021 et 2025 (p. 18). La Cour reconnaît d’ailleurs l’intérêt de La Suite, dont plusieurs outils sont désormais imposés aux agents. Ses recommandations, toutes adressées au Premier ministre et à engager dès 2027, sont quatre. Reformulées par nos soins :

  1. donner aux ministères une place réelle dans la définition des priorités de La Suite et dans les instances qui la dirigent ;
  2. rattacher la bureautique et les outils de travail en équipe au pilotage commun que la DINUM exerce déjà sur d’autres sujets ;
  3. faire davantage appel, pour développer La Suite, à des entreprises expertes du logiciel libre ;
  4. converger vers des outils interministériels libres en cloud, avec un plan de migration étalé sur trois ou quatre ans au maximum, qui encadre les choix informatiques de chaque ministère et des établissements qui en dépendent.

La page de présentation de la Cour n’en cite que trois, précédées de « notamment » ; la synthèse et le rapport en comptent bien quatre. La Cour diffuse avec son rapport la réponse du Premier ministre, seule réponse reçue à la date de publication. Le Gouvernement y « accueille favorablement les quatre recommandations ». Il annonce la création d’ARIANE au 1er janvier 2027, chargée de renforcer la cohérence des choix technologiques de l’État et de définir avec les ministères une trajectoire pluriannuelle pour leurs outils bureautiques et collaboratifs. La réponse ne développe pas ce sigle ; le rapport rappelle que le Premier ministre a annoncé le 30 avril 2026 la transformation de la DINUM en autorité chargée du numérique et de l’intelligence artificielle de l’État (p. 17). Nous n’avons pas trouvé de réaction publique de la DINUM aux critiques qui la concernent.

Qui contrôle les outils des agents publics ?

Au-delà des montants, le rapport soulève la question que GadGeek applique à chaque outil : qui tient les données, et qui tient le logiciel ? Trois dimensions entrent en jeu, et elles ne se recoupent pas toujours.

Où sont les données

Quand Office tourne sur le poste et que la messagerie est servie par des machines de l’État, les documents ne quittent pas l’administration. Avec Microsoft 365, ils sont stockés dans le cloud de l’éditeur. La Suite indique des données hébergées en France, et place Docs et Visio sur un hébergement SecNumCloud, la qualification de l’ANSSI qui exige notamment une protection contre l’accès des autorités d’un État tiers. La DINUM signale elle-même deux limites : ces services ne sont pas adaptés aux contenus classés Diffusion Restreinte, ni aux données de santé, faute de certification HDS.

Page d'accueil de La Suite, espace de travail des agents de l'État opéré par la DINUM

La page d’accueil de La Suite, opérée par la DINUM (capture du 27/10/2026).

Sous quel droit

Un serveur en France ne suffit pas. Une entreprise américaine reste soumise au CLOUD Act, qui peut la contraindre à livrer des données qu’elle détient, quel que soit le pays où elles se trouvent. La solution envisagée par la majorité des ministères, Bleu, société détenue par Capgemini et Orange et bâtie sur la technologie de Microsoft, cherche à lever ce risque grâce à SecNumCloud. Cette qualification n’est pas encore obtenue : Bleu ne figure pas parmi les services qualifiés du catalogue de l’ANSSI mis à jour le 27 octobre 2026. D’après Next, Bleu la vise pour fin 2026 pour ses services d’infrastructure et de plateforme, et la partie Microsoft 365 suivrait dans un second temps.

Qui maîtrise le logiciel

Même une fois qualifié, Bleu ne réglerait pas tout. Au-delà de l’étanchéité aux lois extraterritoriales, écrit la Cour dans son rapport (p. 76), « la question de la dépendance à un éditeur resterait posée ». Le droit change, l’auteur du code reste le même : Microsoft garde la main sur les prix, les fonctions et le rythme des mises à jour. C’est exactement ce que décrit le verrouillage fournisseur. La Suite, elle, s’appuie sur des composants libres et des standards ouverts (Matrix pour Tchap, LiveKit pour Visio, Grist). Son code est publié sur GitHub : l’État peut le faire évoluer, en confier l’entretien à d’autres sociétés, ou le reprendre en main.

Les limites honnêtes du libre

Le libre n’est pas une baguette magique. La Suite ne compte aucun outil de présentation, et la Cour relève que Docs n’a pas le niveau d’un traitement de texte classique, que Grist ne remplace pas un tableur et que l’ensemble ne fonctionne qu’en ligne (p. 61). Changer d’outils a un prix humain que le rapport assume : former les agents, gérer les échanges de fichiers avec les partenaires restés sur Office, vaincre les habitudes. La gendarmerie et la DGFiP prouvent que la bascule est possible, pas qu’elle est sans effort.

Pour un particulier ou une petite structure, la démarche se transpose : privilégier des formats de fichiers ouverts, s’assurer qu’on peut exporter ses documents, essayer une alternative avant d’y être forcé. Notre article sur Nextcloud Write face à Google Docs et à Word détaille ce que l’on maîtrise vraiment avec une suite auto-hébergée.

Ce qu’il faut surveiller en 2027

Trois rendez-vous diront si ce rapport fait bouger les lignes. D’abord la création d’ARIANE et l’étendue de son pouvoir sur les budgets des ministères : sans prise sur les crédits, une feuille de route commune reste un souhait. Ensuite la qualification de Bleu, qui offrira aux ministères une sortie juridique sans changer d’outils. Enfin la parution, ou non, d’un plan de migration daté. Avec un horizon de trois à quatre ans à partir de 2027, le bilan se fera vers 2030 ou 2031.

Notre avis : le rapport a le mérite d’appuyer le débat sur des chiffres, et de montrer que le confort des agents ne justifie pas l’immobilisme. Mais l’économie reste un argument de second rang. Si l’État change de cap, ce sera pour reprendre la maîtrise de ses outils, pas pour récupérer quelques dizaines de millions. Pour évaluer votre propre situation, le test de souveraineté numérique de GadGeek applique la même grille à vos usages.

Questions fréquentes

Combien coûte la bureautique de l’État ?

Environ 100 M€ en 2025 pour les outils de bureautique et de travail collaboratif, d’après la Cour des comptes. Le calcul couvre près de 860 000 postes en administration centrale et déconcentrée, hors opérateurs, hôpitaux et collectivités. Cela représente moins de 2 % du budget informatique de l’État (source : Cour des comptes).

L’État va-t-il abandonner Microsoft ?

Rien n’est tranché. La Cour préconise un passage progressif à des outils libres en cloud sur trois à quatre ans, mais la majorité des ministères comptent garder Office via Bleu dès que sa qualification SecNumCloud sera acquise. Tout dépendra du plan de migration que l’État publiera, ou pas.

D’où viennent les 130 M€ d’économies ?

Ce montant met face à face une suite libre en cloud et une suite propriétaire en cloud étendue à tout l’État, pas la dépense actuelle. Le rapport compare environ 100 € par poste et par an pour la suite libre (estimation de la DINUM) à environ 250 € pour Microsoft 365 : sur 860 000 postes, l’écart atteint environ 130 M€ par an (source : rapport de la Cour des comptes, p. 76 et 77). L’économie comparable à la facture présente, entre 30 et 65 M€, concerne le libre installé sur les serveurs de l’État.

Bleu rend-il Microsoft 365 souverain ?

Une fois qualifié SecNumCloud, Bleu peut mettre les données à l’abri des lois extraterritoriales. Il ne supprime pas la dépendance au logiciel, dont Microsoft fixe toujours les fonctions et les tarifs. Lieu de stockage, droit applicable et maîtrise technologique sont trois questions séparées.

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Sources

  1. Les outils bureautiques et collaboratifs au sein de l’État, Cour des comptes, https://www.ccomptes.fr/fr/publications/les-outils-bureautiques-et-collaboratifs-au-sein-de-letat, 22/10/2026.
  2. Rapport public thématique (PDF), Cour des comptes, https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2026-10/20261022-Outils-bureautiques-et-collaboratifs-des-minist%C3%A8res_0.pdf, 22/10/2026.
  3. Synthèse du rapport (PDF), Cour des comptes, https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2026-10/20261022-synthese-Outils-bureautiques-et-collaboratifs-des-minist%C3%A8res.pdf, 22/10/2026.
  4. Réponse du Premier ministre (PDF), Cour des comptes, https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2026-10/20261022-reponse-Outils-bureautiques-et-collaboratifs-des-minist%C3%A8res.pdf, 22/10/2026.
  5. La Suite numérique, DINUM, https://lasuite.numerique.gouv.fr/, consulté le 27/10/2026.
  6. Actualisation de la doctrine d’utilisation de l’informatique en nuage par l’État (cloud au centre), Légifrance, https://www.legifrance.gouv.fr/circulaire/id/45446, 31/05/2023.
  7. Catalogue des produits et services certifiés et qualifiés, ANSSI, https://messervices.cyber.gouv.fr/visas/catalogue-produits-services-profils-de-protection-sites-certifies-qualifies-agrees-anssi.pdf, mis à jour le 27/10/2026.
  8. SecNumCloud : Bleu vise désormais une qualification pour la fin d’année, Next, https://next.ink/260765/secnumcloud-bleu-vise-desormais-une-qualification-pour-la-fin-dannee/, 09/10/2026.

Dernière vérification : 27/10/2026

Damien Hernandez
Fondateur et rédacteur de GadGeek

Il écrit GadGeek, avec l'aide d'outils d'intelligence artificielle pour la recherche documentaire et la mise en forme. Aucun texte n'est publié sans sa relecture : sources recoupées, chiffres vérifiés, erreurs corrigées en clair.

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