Présidentielle 2027 et IA : au débat de Marseille, la vraie question était qui contrôlera les datacenters
Le 25 septembre à Marseille, huit représentants des candidats ont débattu d'intelligence artificielle. Derrière les clivages habituels, une question décide de la souveraineté : qui possédera et pilotera les datacenters qui se construisent déjà en France.

Le 25 septembre 2026 à Marseille, le premier débat de la campagne présidentielle 2027 consacré à l’IA a réuni huit représentants des candidats. Tous ont revendiqué la souveraineté, aucun ne lui a donné le même contenu. Ce qui les sépare vraiment n’est pas la régulation des chatbots, mais une question matérielle : qui possédera, pilotera et alimentera les datacenters déjà en construction en France. C’est là que se jouera le contrôle de l’IA pendant le prochain quinquennat.
- Le débat : tenu au stade Vélodrome pendant le salon AIM 2026, animé par les journalistes de Brut, La Tribune Dimanche et BFM/La Tribune, et visible en intégralité en replay.
- Le consensus : tout le monde parle de souveraineté. Les désaccords portent sur le financement, la régulation et la propriété des infrastructures.
- Le chiffre qui pèse : selon le rapport de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, environ 15 GW de capacité de raccordement sont réservés pour des datacenters, dont 1,4 GW seulement pour des acteurs européens.
- Le décalage : une partie des échanges sur la régulation oublie que l’AI Act est un règlement européen dont le calendrier se décide à Bruxelles.
Ce qui s’est dit à Marseille, et d’où on le sait
Le créneau du Grand débat IA de la Présidentielle apparaît au programme officiel d’AIM 2026 le vendredi 25 septembre, sur la scène principale, et l’enregistrement complet est en ligne sur YouTube, publié par La Tribune Événements. Le programme annonce un débat de 135 minutes à partir de 11 h 45, avec les journalistes de Brut, La Tribune Dimanche et BFM/La Tribune. La veille, le salon avait programmé une table ronde entre Rodolphe Saadé, président-directeur général du groupe CMA CGM, et Octave Klaba, fondateur d’OVHcloud, sur la façon de maîtriser l’accélération de l’IA. Le cadre est donc fixé par un salon où un grand groupe industriel tient une place centrale : ce n’est pas un reproche, c’est un contexte que le lecteur doit avoir en tête.

Capture du programme d’AIM 2026 (aim-marseille.com), le 06/10/2026.
Selon le compte rendu de Next, qui nous a signalé le sujet, et comme le confirme le replay, la séance s’est faite en deux plateaux. Sur le premier : Olivier Faure (PS), Xavier Bertrand (LR), Sarah Knafo (Reconquête), Manuel Bompard (LFI) et Alexandre Loubet (RN). Sur le second : Paul Midy (Renaissance), Laurent Marcangeli (Horizons) et l’eurodéputé David Cormand (Les Écologistes).
Les positions résumées plus bas reprennent ce que rapportent Next et Clubic ; nous avons recoupé les principales avec la transcription automatique du replay (moratoire de Manuel Bompard, 30 milliards pour Mistral chez Paul Midy, fonds souverain d’Alexandre Loubet, « dividende IA » d’Olivier Faure, accès des universités au calcul chez Xavier Bertrand, code pénal chez Sarah Knafo, accès au marché européen chez David Cormand, phrase de Laurent Marcangeli). Ce sont des propos tenus sur un plateau par des porte-parole, pas des programmes écrits et chiffrés : pour la présidentielle 2027, ces paroles sur l’IA engagent moins qu’un document de campagne.
Ce que chaque camp a mis sur la table
| Camp | Représentant | Position rapportée sur l’IA | Qui contrôle, dans cette vision ? |
|---|---|---|---|
| LFI | Manuel Bompard | Fort investissement public, gel des datacenters non souverains, capacités sous maîtrise publique pour les données de l’État | L’État |
| PS | Olivier Faure | Capter une part des gains de productivité de l’IA pour financer la protection sociale | L’État redistributeur, infrastructure non précisée |
| Les Écologistes | David Cormand | Maîtrise des réseaux, des logiciels et des données ; accès au marché européen refusé aux acteurs qui contournent ses règles | L’Union européenne |
| Renaissance | Paul Midy | Soutien financier massif à un champion national (30 milliards d’euros évoqués pour Mistral), épargne retraite orientée vers des fonds européens | Des entreprises européennes financées par l’épargne |
| Horizons | Laurent Marcangeli | Pas de course française face à OpenAI sur les agents conversationnels ; miser sur les points forts français, comme la robotique ou la pharmacie | Des acteurs spécialisés, sans modèle généraliste français |
| LR | Xavier Bertrand | Accueillir les capitaux, mais sous conditions : calcul ouvert aux universités, protection des données | L’investisseur, encadré par l’État |
| RN | Alexandre Loubet | Fonds souverain français alimenté par l’épargne volontaire des ménages ; critique des datacenters à capitaux étrangers, selon les comptes rendus | Capitaux nationaux |
| Reconquête | Sarah Knafo | Refus de toute régulation supplémentaire, le code pénal existant suffisant à ses yeux, par exemple contre l’extorsion par une IA imitant la voix d’un proche | Le marché |
La phrase la plus nette est venue de Laurent Marcangeli, à propos d’un agent conversationnel français capable de rivaliser avec OpenAI : « Ça n’existera pas cette course-là. Nous n’y participons pas », rapportée par Clubic et audible vers 1 h 08 min 38 s du replay. Elle a le mérite d’assumer un arbitrage que les autres évitent : on ne peut pas tout financer, et chaque choix laisse une dépendance ailleurs. Renoncer aux grands modèles, c’est accepter d’utiliser ceux des autres. Notre comparatif des alternatives françaises et européennes à ChatGPT montre ce qui existe déjà.
Présidentielle 2027 : le contrôle des datacenters, enjeu central de l’IA
Les modèles changent tous les six mois. Un datacenter, lui, s’installe pour vingt ou trente ans et mobilise du foncier, de l’eau et de l’électricité. C’est la décision la plus difficile à défaire, et le vainqueur de la présidentielle 2027 trouvera ce dossier de l’IA largement engagé.
Le mouvement date de février 2025, lors du grand rendez-vous international sur l’intelligence artificielle accueilli à Paris. À Station F, Emmanuel Macron a déclaré : « On a obtenu 109 milliards d’euros d’investissements privés français et étrangers pour l’IA en France » (discours du 11 février 2025). Il vantait aussi une trentaine de sites raccordables, une électricité décarbonée dont la France avait exporté 90 TWh l’année précédente, et la confiance d’investisseurs internationaux, citant Brookfield et MGX.
Le droit a suivi. La loi n° 2026-403 du 26 mai 2026 de simplification de la vie économique permet, à son article 35, de qualifier par décret un centre de données de projet d’intérêt national majeur, eu égard à son importance pour la transition numérique, la transition écologique ou la souveraineté nationale. Le même article permet de refuser le permis de construire d’un centre de données implanté sur un territoire connaissant des tensions structurelles sur la ressource en eau (voir aussi l’analyse du cabinet Gossement).
De son côté, la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les dépendances numériques, présidée par Philippe Latombe (Démocrates), avec Cyrielle Chatelain (Écologiste et social) comme rapporteure, a terminé ses travaux le 8 juillet 2026. Son rapport n° 3054 indique que RTE a réservé environ 15 GW de capacité de raccordement à des projets de datacenters, soit 24 % de la puissance du parc nucléaire, dont 1,4 GW seulement pour des acteurs européens (2 GW pour les hyperscalers américains, 2,5 GW pour d’autres acteurs extra-européens, 9 GW pour des investisseurs non spécialisés) (source : rapport n° 3054, p. 328 et 422). Sa proposition n° 21, présentée par la rapporteure, demande un moratoire sur les projets portés par des acteurs extra-européens, des fonds d’investissement ou des acteurs immobiliers, ou dont l’usage n’est pas destiné à des acteurs européens.

Capture de la page 401 du rapport d’enquête n° 3054 (PDF de l’Assemblée nationale), le 06/10/2026.
Le moratoire défendu par Manuel Bompard rejoint donc une proposition de ce rapport d’enquête. À l’inverse, ceux qui veulent attirer le plus de capitaux devront expliquer comment éviter qu’une électricité financée par la collectivité serve d’abord des opérateurs soumis à un droit étranger. Les volumes sont détaillés dans notre article sur la consommation des datacenters en Europe.
Pour juger une proposition, trois questions doivent rester séparées, alors que le débat les a souvent confondues :
- Où sont les machines ? Un datacenter en Moselle est sur le sol français, quel que soit son propriétaire.
- Sous quel droit est l’opérateur ? La filiale d’un groupe américain reste exposée au CLOUD Act, même avec des serveurs en France.
- Qui maîtrise la technologie ? Puces, virtualisation, modèles : un site européen peut reposer entièrement sur des composants et logiciels extra-européens.
Une promesse qui ne répond qu’à la première question relève de la politique industrielle, pas de la souveraineté.
Régulation : un débat national sur un texte européen
Les échanges sur la régulation ont souvent opposé encadrement et innovation comme s’il fallait choisir. Or le texte principal échappe au prochain président. L’AI Act (règlement (UE) 2024/1689) s’applique directement dans toute l’Union. D’après la Commission européenne, les pratiques interdites sont proscrites depuis le 2 février 2025, les modèles à usage général encadrés depuis le 2 août 2025, et les obligations de transparence en vigueur depuis août 2026. L’omnibus numérique a décalé les exigences des systèmes à haut risque au 2 décembre 2027, et au 2 août 2028 pour ceux intégrés à des produits réglementés.
Conséquence pratique : un candidat hostile à toute régulation ne peut pas abroger seul l’AI Act. Il peut peser au Conseil de l’Union, retarder la désignation des autorités nationales ou plaider pour de nouveaux reports. Un candidat favorable à davantage de règles bute sur la même limite. La bonne question n’oppose donc pas les partisans et les adversaires de la régulation : elle porte sur la ligne que Paris tiendra face aux autres capitales européennes, et sur ses alliés.
Pour les données publiques, en revanche, l’État dispose déjà d’un levier national. L’article 31 de la loi du 21 mai 2024 oblige les administrations de l’État et leurs opérateurs à recourir, pour les données d’une sensibilité particulière, à des offres cloud protégées contre l’accès d’autorités d’États tiers non autorisé par le droit européen. La qualification SecNumCloud de l’ANSSI vise justement cette protection face aux lois extraterritoriales. Appliquer ou non ce principe aux données d’entraînement des outils publics d’IA serait une décision concrète et mesurable, presque absente des échanges de Marseille.
Les questions à poser aux candidats d’ici le premier tour
Notre avis : ce débat a confirmé des familles de pensée sans produire d’engagements vérifiables. Les porte-parole parlaient pour des candidats dont certains ne sont pas encore déclarés. Les programmes écrits trancheront. Pour lire les propositions de la présidentielle 2027 sur l’IA, ces cinq questions séparent le slogan de la politique :
- Propriété : un datacenter financé par un fonds étranger et exploité par une plateforme américaine est-il accepté, conditionné ou refusé, et selon quel critère juridique ?
- Électricité : qui passe en premier sur le réseau quand la capacité manque, l’industrie, les ménages ou le calcul ?
- Données publiques : sur quelle infrastructure, et sous quel droit, seront entraînés et hébergés les outils d’IA de l’administration ?
- Logiciels : le logiciel libre dans l’État devient-il une obligation datée ou reste-t-il une intention ?
- Europe : quelle ligne sur l’AI Act et ses reports, et quelle part du financement passe par l’échelon européen ?
Un cas limite mérite attention : un fonds souverain nourri par l’épargne des particuliers, idée défendue sous des formes différentes par le RN et par Renaissance, ne dit rien de la technologie achetée. Des capitaux français peuvent très bien payer des serveurs, des puces et des logiciels entièrement extra-européens. Contrôler le capital et assurer la souveraineté technologique sont deux objectifs distincts.
Questions fréquentes
Qui a participé au débat sur l’IA de la présidentielle 2027 à Marseille ?
Huit représentants, selon Next : Olivier Faure, Xavier Bertrand, Sarah Knafo, Manuel Bompard et Alexandre Loubet sur un premier plateau, puis Paul Midy, Laurent Marcangeli et David Cormand. Plusieurs personnalités annoncées avant l’événement n’y étaient pas. Le replay complet est public.
Le prochain président pourra-t-il supprimer l’AI Act ?
Non, pas seul. L’AI Act est un règlement européen, applicable directement dans chaque État membre. Le modifier passe par une procédure européenne, comme l’omnibus numérique qui a déjà décalé une partie du calendrier.
Un datacenter construit en France est-il souverain ?
Pas automatiquement. La localisation ne dit rien du droit applicable à l’opérateur ni de la maîtrise technologique. Un opérateur soumis au droit américain reste exposé aux demandes des autorités américaines, même avec des serveurs en France.
Que propose la commission d’enquête de l’Assemblée sur les datacenters ?
Le rapport propose un moratoire sur les projets portés par des acteurs extra-européens, des fonds d’investissement ou des acteurs immobiliers, et des outils de contrôle public : régime d’autorisation, régime de concession, société d’investissement à capital majoritairement public (propositions n° 21 et 22). Elle souligne aussi que seule une faible part de la capacité électrique demandée revient à des acteurs européens.
Comment suivre les propositions sur l’IA d’ici 2027 ?
Préférer les programmes écrits et chiffrés aux déclarations de plateau, et vérifier qu’ils répondent séparément aux trois questions : localisation, droit applicable, maîtrise technologique. Notre définition du cloud souverain fournit une grille de lecture réutilisable.
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Sources
- Présidentielle 2027 : un débat sur l’IA entre souveraineté et clivages rejoués, Next, next.ink, 2026.
- Programme AIM 2026, Artificial Intelligence Marseille, aim-marseille.com, 25/09/2026.
- Le grand débat IA de la Présidentielle, AIM 2026 (replay vidéo), YouTube, 25/09/2026.
- Qui financera l’IA française, qui en récoltera les gains ?, Clubic, clubic.com, 2026.
- Rapport d’enquête n° 3054, tome 1, Assemblée nationale, https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/rapports/cenum/l17b3054-t1_rapport-enquete.pdf, enregistré le 08/07/2026.
- Commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique, Assemblée nationale, assemblee-nationale.fr, travaux clos le 08/07/2026.
- Souveraineté numérique : la mission de l’Assemblée nationale appelle l’État à reprendre la main, Banque des Territoires, banquedesterritoires.fr, 16/07/2026.
- Loi n° 2026-403 du 26 mai 2026 de simplification de la vie économique, Légifrance, legifrance.gouv.fr, JO du 27/05/2026.
- Centres de données : ce que change la loi n° 2026-403 du 26 mai 2026, Cabinet Gossement Avocats, gossement-avocats.com, 2026.
- Discours du Président de la République à Station F, Présidence de la République, elysee.fr, 11/02/2025.
- Cadre réglementaire de l’IA, Commission européenne, digital-strategy.ec.europa.eu, consulté le 06/10/2026.
- Article 31 de la loi n° 2024-449 du 21 mai 2024 visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique, Légifrance, legifrance.gouv.fr, 21/05/2024.
- SecNumCloud pour les fournisseurs de services cloud, ANSSI, cyber.gouv.fr, consulté le 06/10/2026.
Dernière vérification : 06/10/2026
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