Chantiers de data centers : qui répond de l’exploitation des travailleurs dans la course à l’IA ?
Électrocution, logements insalubres, salaires impayés : une enquête européenne décrit les coulisses des chantiers de data centers construits pour Microsoft, Google et Amazon. Ce qui est établi, ce qui reste un témoignage, et qui répond vraiment de la chaîne de sous-traitance.

Sur plusieurs chantiers de data centers construits en Europe pour Microsoft, Google et Amazon, une enquête d’Investigate Europe publiée le 30 octobre 2026 décrit une électrocution, des logements insalubres et des salaires retenus chez des sous-traitants, souvent irlandais. Une partie est établie : un accord salarial en Suède, des amendes, des décisions administratives. Le reste repose sur des témoignages. Le cœur du problème est la chaîne : le client qui finance le chantier ne répond presque jamais de ce qui se passe trois rangs plus bas.
En bref
- L’enquête a duré cinq mois, avec des médias partenaires de neuf pays, dont Le Monde, The Guardian et Follow the Money.
- Faits établis : un accord collectif de 15 millions de couronnes suédoises (environ 1,3 million d’euros) signé par le sous-traitant Benbau à Gävle, douze amendes suédoises contre Winthrop, une décision néerlandaise sur un salaire maladie.
- Témoignages rapportés : semaines de 60 heures sans heures supplémentaires payées, sanctions disciplinaires par cartons jaunes et rouges, logements infestés de rats, cas de tuberculose.
- Microsoft, Google et Amazon renvoient à leurs codes de conduite fournisseurs ; aucun texte européen ne les rend aujourd’hui responsables de toute la chaîne.
- Les critères européens du cloud souverain évaluent le droit, la technologie et la chaîne d’approvisionnement, pas les conditions de construction des bâtiments.
Ce qui est établi, et ce qui relève du témoignage
Le travail d’Investigate Europe s’appuie sur des entretiens avec des travailleurs migrants, dont plus de trente ont transmis des centaines de fiches de paie, ainsi que sur des dossiers hospitaliers, des messages, des photos et des demandes d’accès aux documents adressées aux autorités suédoises. Le média Next en a fait le relais en français. GadGeek n’a rencontré aucun des travailleurs cités : les témoignages ci-dessous sont rapportés au conditionnel, et chaque entreprise nommée voit sa réponse restituée.
| Élément | Nature | Ce qui le fonde |
|---|---|---|
| Accord collectif de 15 millions de couronnes entre Benbau et le syndicat Solidariska byggare (Gävle, Suède) | Établi | Benbau confirme que l’accord a été signé par toutes les parties |
| 50 dossiers ouverts depuis 2021 par l’Autorité suédoise de l’environnement de travail sur des sites liés à Microsoft et à des entreprises irlandaises | Établi par documents administratifs | Réponses des autorités suédoises aux demandes d’accès de l’enquête |
| Douze amendes suédoises contre Winthrop Technologies pour défaut de déclaration de travailleurs étrangers | Établi | Winthrop indique qu’elles concernent 45 travailleurs sur environ 8 000 |
| Obligation faite à Winthrop, en mai 2025, de prolonger le salaire maladie d’un ingénieur jusqu’en mai 2026 | Décision d’un organisme public néerlandais | L’enquête affirme que le paiement s’est arrêté en septembre 2025 |
| Enquête de l’inspection fédérale belge sur l’accident du site Google de Saint-Ghislain | Close fin octobre sans infraction relevée | Le travailleur blessé dit n’avoir jamais été entendu |
| Tuberculose à Gävle | Un cas confirmé par le médecin du comté | Syndicats et ouvriers estiment que 10 à 12 hommes auraient été infectés |
| Horaires, sanctions disciplinaires, logement | Témoignages, appuyés sur des fiches de paie | Contestés ou non commentés en détail par les entreprises |
Cette distinction compte. Un accord à 1,3 million d’euros négocié quelques jours avant la publication n’est pas une condamnation : selon le syndicat, il prévoit des rappels de salaire et des dommages, et ouvre aux syndicats tous les chantiers où Benbau travaille. À l’inverse, une inspection close sans infraction ne prouve pas que tout allait bien : elle dit seulement ce que l’administration a pu ou voulu constater.
Trois chantiers, une même architecture de sous-traitance
Gävle : 148 entreprises sous une seule entreprise générale
Microsoft agrandit depuis juin 2024 son site de Gävle, en Suède : 130 hectares et 33,7 milliards de couronnes, soit environ 3 milliards d’euros, selon l’enquête. L’entreprise générale est l’irlandaise Collen Construction. Les documents suédois obtenus par les journalistes recensent 148 entreprises travaillant sous Collen, dont 28 sous-traitants directs. Parmi eux, Benbau, à capitaux irlandais, logeait ses ouvriers dans des modules préfabriqués.
D’après les ouvriers, ces logements auraient compté jusqu’à 24 personnes par cuisine et 14 par salle de bains, sans chauffage l’hiver. Les fiches de paie montreraient des semaines de 60 heures sans majoration, et certains disent n’avoir pris aucun congé payé en cinq ans. Ils décrivent aussi un système de cartons jaunes et rouges, avec interrogatoires et aveux écrits. Le collectif Solidariska byggare estime que les migrants touchaient jusqu’à 30 % de moins que leurs collègues suédois (source : Investigate Europe, 30/10/2026).
Microsoft répond qu’il veille à un traitement équitable conforme au droit suédois et à son code de conduite fournisseurs. Collen juge les accusations contraires à ses valeurs sans entrer dans le détail. Benbau dit prendre les inquiétudes au sérieux, sans répondre point par point.
Saint-Ghislain : un arc électrique et trois étages entre le client et l’ouvrier
Sur le site GBL-6 de Google en Belgique, en mars, un testeur électrique roumain de 34 ans aurait accepté, après près de dix heures de travail, deux derniers tests sur des lignes que ses responsables lui avaient dites hors tension. Faute de temps, il n’aurait pas fait le détour pour récupérer la combinaison de protection rangée sous clé. Les lignes étaient sous tension. Selon l’enquête, il a été placé cinq jours en coma artificiel, et ses dossiers hospitaliers font état de brûlures sur 12 % du corps (source : dossiers consultés par Investigate Europe, 30/10/2026). Son employeur était un sous-traitant supervisé par l’irlandaise Dornan Engineering ; il avait été recruté par l’agence néerlandaise Wanted. Il dit ne pas avoir eu le choix, des collègues ayant selon lui été renvoyés après avoir refusé.
Google rappelle que ses contrats imposent le respect du droit du travail local. Dornan se dit profondément préoccupée et affirme avoir soutenu les autorités belges dans leur enquête. Wanted conteste les affirmations de l’enquête, sans préciser lesquelles, et dit qu’en tant qu’employeur, elle doit rendre des comptes aux autorités compétentes.
Winthrop, Amazon et les syndicats à la porte
Winthrop Technologies apparaît en Suède, aux Pays-Bas et en Finlande. Le syndicat néerlandais FNV dit s’être vu refuser l’entrée d’un chantier à Schiphol-Rijk en septembre ; Winthrop répond que l’accès passe par des protocoles convenus à l’avance. Près de Milan, sur un site d’Amazon à Pero, les syndicats n’auraient jamais pu entrer. Amazon répond que ses fournisseurs doivent respecter ses normes de chaîne d’approvisionnement.
Qui contrôle les conditions de travail sur les chantiers de data centers ?
La réponse courte : chacun contrôle un morceau, et personne ne contrôle l’ensemble. Sur les chantiers de data centers décrits par l’enquête, la responsabilité se répartit en couches.
Le client (Microsoft, Google, Amazon) choisit le site, le calendrier et l’entreprise générale. Son levier est contractuel : un code de conduite fournisseurs, des clauses de conformité. Les trois géants y renvoient tous. Mais un code de conduite n’est pas une obligation légale envers l’ouvrier du quatrième rang, et l’enquête ne cite aucun cas où il aurait été mis en œuvre.
L’entreprise générale sélectionne et coordonne les sous-traitants. Dans la construction, la directive 2014/67/UE sur le détachement demande aux États d’organiser, en son article 12, la responsabilité du contractant pour les salaires dus par son sous-traitant direct, ou des mesures équivalentes. Les États peuvent aller plus loin, mais le minimum européen s’arrête à un seul rang, quand Gävle en compte plusieurs.
L’employeur direct, sous-traitant ou agence, reste juridiquement responsable du salaire, du logement fourni et de la sécurité. C’est aussi le maillon le plus facile à remplacer.
Les inspections nationales contrôlent, mais leurs constats varient : 50 dossiers en Suède, un classement sans suite en Belgique. Au niveau européen, l’Autorité européenne du travail (ELA) comptait moins de 140 personnes en 2025 pour appuyer l’application du droit du travail dans toute l’Union, selon l’enquête, et reconnaît ne disposer d’aucun pouvoir propre d’inspection ni de sanction.
Le législateur européen hésite. Le 12 février 2026, le Parlement a adopté une résolution sur les chaînes de sous-traitance, par 332 voix contre 209 et 33 abstentions. Elle voit dans la responsabilité solidaire le moyen de faire porter au contractant principal la charge de toute la chaîne. Elle réclame aussi un mandat renforcé pour l’ELA et le contrôle des logements fournis aux ouvriers. Ce texte n’est pas contraignant. La Commission a ouvert le 20 juillet 2026 une seconde consultation sur le Quality Jobs Act, close le 28 septembre, dont l’un des cinq axes vise la transparence, la responsabilité et l’application des règles dans la sous-traitance. Elle annonce une proposition législative avant la fin de 2026.
Notre lecture, à prendre comme une hypothèse : même une responsabilité de chaîne remonterait d’abord jusqu’à l’entreprise générale, pas jusqu’au client. L’acteur qui a le plus de pouvoir de négociation, celui qui paie des milliards, resterait celui qui a le moins d’obligations écrites.
Ce que les critères du cloud souverain ne mesurent pas
En avril 2026, la Commission a attribué un marché de cloud de 180 millions d’euros sur six ans en s’appuyant sur son Cloud Sovereignty Framework. Huit objectifs, des niveaux de SEAL-0 à SEAL-4 : stratégie, droit applicable, exploitation, environnement, transparence de la chaîne d’approvisionnement, ouverture technologique, sécurité, conformité au droit européen. Aucun des huit objectifs présentés par la Commission ne porte sur les conditions de travail dans la construction ou la maintenance des bâtiments.
C’est cohérent avec ce que le mot recouvre. Un cloud souverain se définit par l’accès aux données et le droit qui s’applique à l’opérateur. La qualification SecNumCloud de l’ANSSI vise l’opérateur et son immunité aux lois extraterritoriales. Ni l’un ni l’autre ne dit qui a coulé la dalle ni dans quelles conditions. Le discours sur la souveraineté de l’IA européenne, très présent dans le débat français sur les datacenters, laisse donc cet angle entier.
Cas limite à ne pas oublier : l’enquête porte sur des sites de clients américains, mais rien n’indique que les opérateurs européens échappent au modèle. Eux aussi construisent par entreprises générales et sous-traitants. Un hébergeur européen n’est pas, par principe, un chantier mieux tenu.
Comment reprendre la main ? Pour un acheteur, public ou privé, la piste la plus concrète est de poser des questions que les grilles actuelles ignorent : qui a construit le site, combien de rangs de sous-traitance, quel accès pour les syndicats et les inspecteurs. Pour comparer les fournisseurs sur les critères existants, notre sélection de clouds européens reste un point de départ ; pour l’impact physique de ces bâtiments, voir ce que Bruxelles mesure sur la consommation des datacenters. Pour le reste, la décision se jouera dans le Quality Jobs Act.
Questions fréquentes
Microsoft, Google ou Amazon sont-ils accusés directement ?
Les abus décrits concernent des sous-traitants et des agences. L’enquête présente les trois groupes comme clients et donneurs d’ordre, et souligne le secret qui entoure leurs chantiers ainsi que les difficultés d’accès des syndicats. Les trois répondent que leurs fournisseurs doivent respecter le droit local et leurs codes de conduite.
Quels faits sont confirmés ?
L’accord collectif de 15 millions de couronnes à Gävle, les douze amendes suédoises contre Winthrop, une décision néerlandaise sur un salaire maladie et un cas de tuberculose confirmé par les autorités sanitaires suédoises. Le reste repose sur des témoignages et des fiches de paie.
Le droit européen rend-il le donneur d’ordre responsable ?
Dans la construction, la directive 2014/67/UE impose au minimum une responsabilité limitée au sous-traitant direct, ou des mesures équivalentes. Une responsabilité sur toute la chaîne est discutée dans le futur Quality Jobs Act, sans texte publié à ce jour.
Un data center souverain garantit-il de bonnes conditions de travail ?
Non. Les critères de souveraineté portent sur le droit applicable, les données et la technologie. Aucun ne mesure les conditions de travail sur les chantiers.
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Sources
- Electrocutions, mental terror and withheld wages: the exploited workers building Europe’s data centres, Investigate Europe et partenaires, investigate-europe.eu, 30/10/2026.
- Addressing subcontracting chains and the role of intermediaries in order to protect workers’ rights, 2025/2133(INI), Parlement européen, oeil.europarl.europa.eu, 12/02/2026.
- Commission opens second-phase consultation on Quality Jobs Act, Commission européenne, employment-social-affairs.ec.europa.eu, 20/07/2026.
- Commission advances cloud sovereignty through strategic procurement, Commission européenne, commission.europa.eu, 17/04/2026.
- Directive 2014/67/UE relative à l’exécution de la directive 96/71/CE, Union européenne, eur-lex.europa.eu, 15/05/2014.
- Data centers : la souveraineté européenne grâce à des travailleurs immigrés surexploités, Next, next.ink, octobre 2026 (relais).
Dernière vérification : 03/11/2026
Il écrit GadGeek, avec l'aide d'outils d'intelligence artificielle pour la recherche documentaire et la mise en forme. Aucun texte n'est publié sans sa relecture : sources recoupées, chiffres vérifiés, erreurs corrigées en clair.


